Objectifs

Objectifs scientifiques

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L’histoire des populations, après avoir été dans la seconde moitié du XXe siècle le quasi-monopole de la démographie historique, se reconstruit aujourd'hui en liaison avec l’histoire sociale et politique, et en connexion avec l’ensemble des sciences sociales. Au-delà des objets  « classiques » qu’elle partage avec la démographie (fécondité, nuptialité, mortalité, migrations, famille), l’entrée par la « Population » permet d’analyser comment les sociétés se façonnent et se régulent en permanence, dans une interaction, fréquemment conflictuelle, engageant groupes sociaux et institutions, et s’étendant aux questions environnementales.

Démographie, protection sociale, santé, environnement, critères de segmentation des populations, sont donc au programme de recherche du groupe Esopp, qui conçoit ces questions comme un tout. L’exploration des pratiques, des politiques et des formes de mobilisation collective associées à ces domaines d’action, constitue l’horizon de travail de notre équipe. Cette exploration est guidée par trois principes.

 

Le premier est l’articulation entre l’étude des pratiques, des institutions et des savoirs. La population, loin de pouvoir être réduite à des déterminations strictement démographiques, est simultanément le fruit d’une construction politique et sociale. Politique, dans le sens où elle est considérée, depuis l’époque moderne, comme à la fois une condition et une manifestation de la puissance. Elle fait l’objet à ce titre d’actions tant directes (politiques migratoires par exemple) qu’indirectes : comme l’ont souligné Michel Foucault ou Jean-Claude Perrot, toute la sphère des politiques économiques, sociales et sanitaires est potentiellement mobilisable pour modeler ce que l’on appelait, jusqu’au milieu du XXe siècle, « la quantité et la qualité de la population ». Mais contrairement à ce que laissent croire les lectures postulant l’omnipotence d’un pouvoir univoque, cette action sur la population n’est pas une pression mécanique, s’imposant d’en haut sans médiations. Elle est plutôt le fruit de l’interaction complexe entre des institutions, des groupes et des individus susceptibles de s’opposer aux politiques qu’on tente de leur imposer, de les détourner, voire de même de les modeler. L’analyse des politiques institutionnelles, et notamment étatiques, confond trop souvent velléité, propagande, projet, et mise en œuvre effective. La population, en posant par ses aspects spécifiques la question de la masse, de la diversité et (on retrouve ici la démographie) de la temporalité des phénomènes, impose au contraire de pratiquer une histoire qui soit simultanément politique et sociale.

Cette histoire inclut aussi celle des savoirs. Si la population n’est pas un objet naturel, c’est qu’elle ne peut pas non plus être étudiée en faisant abstraction de ses définitions et de ses formalisations savantes. On doit ici écarter à la fois le scientisme (l’idée d’un savoir indépendant du politique) et le réductionnisme (les sciences du social seraient une simple rationalisation de postures idéologiques). L’une des visées du groupe Esopp est au contraire d’étudier selon quelles modalités, et avec quels effets, politiques et savoirs relatifs aux populations se construisent simultanément. Il est également de prendre au sérieux le poids, sur la perception des phénomènes de population, des représentations savantes qui se sont accumulées au cours du temps : la généalogie des savoirs, outre son intérêt intrinsèque, sert ici à l’élaboration de nouvelles approches.

Le deuxième principe qui oriente les travaux du groupe Esopp consiste à refuser la réduction des institutions à l’État. La population est, par excellence, un objet où se révèlent les limites de ce biais, fréquent dans l’historiographie. Plutôt qu’une chasse gardée de l’action étatique, elle est l’enjeu de luttes entre les instances les plus hétérogènes : structures publiques infranationales (municipalités, régions) ; Églises, dont l’influence sociale est parfois négligée par l’historiographie du contemporain ; associations, dont le rôle passé n’est pas moindre que dans la période contemporaine ; institutions de conseil et d’expertise (des « conseils » du XIXe siècle aux « agences » d’aujourd'hui) ; et, bien sûr, entreprises et syndicats. Étudier le poids respectif de ces organismes, leur façon d’assurer l’engagement de leurs membres, d’entrer en compétition les uns avec les autres, de s’allier avec l’État, de faire pression sur lui ou de s’y opposer, permet de contribuer au renouvellement de l’historiographie du politique.

Beaucoup de travaux de notre équipe explorent une autre limitation de l’action étatique : les incohérences et conflits internes à l’organisation politico-administrative, mis en évidence par la sociologie politique. Esopp prête une attention toute particulière à la question de l’interministériel, forme de gestion courante des problèmes publics depuis le XXe siècle, mais qui demeure largement à construire en tant qu’objet d’histoire ou de sciences politiques. Il développe, plus généralement, une approche relationnelle qui privilégie les rapports entre institutions, et l’analyse de la place relative de chacune d’entre elles. Parallèlement, une partie des recherches conduites au sein du groupe portent sur les formes d’autolimitation de la souveraineté. Traités bilatéraux, fondamentaux dans le domaine des migrations et des droits sociaux, et conventions transnationales, encadrent l’action des États, et nécessitent de travailler en permanence à plusieurs niveaux d’échelles.

Un troisième et dernier souci central aux travaux d’Esopp est enfin celui du comparatisme et de l’histoire croisée. Géographiquement tout d’abord, il importe de sortir du seul cadre français et européen, tant à cause de l’imbrication internationale des phénomènes de population, que de la circulation planétaire des constructions juridiques et savantes qui leur sont consacrées. Par la migration, la colonisation et les conflits entre États, la population, tout en étant volontiers associée au national, est un objet qui dépasse largement le cadre des frontières. En même temps, elle est l’un des premiers thèmes dont se saisit l’internationale savante à partir de 1850 : statistique, hygiène publique, réforme sociale, la mettent au programme de leurs congrès. Le droit international de la migration connaît une rapide expansion à compter de la fin du XIXe siècle. Les problèmes environnementaux, comme ceux liés à la pollution, commencent à appeler des solutions transfrontalières.

Parallèlement aux initiatives officielles, le milieu associatif et syndical s’organise en réseaux transnationaux, dont l’influence sur les législations nationales va être souvent considérable. Pour n’en prendre que trois exemples, la protection sociale, l’évolution des rapports entre les genres, la reconstruction d’une stratification sociale par la consommation, ne peuvent être comprises sans référence à ces actions internationales non gouvernementales. Les principes et les effets des segmentations et hiérarchies entre peuples, au cours de ce que l’on a pu qualifier de « siècle racial » (1850-1950), ne peuvent davantage être compris à une échelle autre que mondiale, pas plus que le passage, depuis un demi-siècle, de préoccupations environnementales locales ou régionales à des préoccupations globales, concernant l’humanité dans son ensemble.

Ce cadre de travail transnational, où circulent individus, idées, expériences administratives, institutions, est la condition d’élaboration progressive, dans notre séminaire, d’un programme de recherche collectif qui porte sur l’histoire longue de l’action sur les populations, de l’époque moderne à nos jours. À terme, c’est aussi aux formes les plus contemporaines de la régulation des sociétés, trop souvent pensées sous le seul registre de la crise, qu’il s’agit de réfléchir.  

Fondées sur ces principes, les recherches menées au sein du groupe Esopp privilégient plusieurs axes thématiques :

  • Politiques de l’enfance et de la famille : Christophe Capuano, Caroline Douki, Laura Downs, Antoinette Fauve-Chamoux, Hélène Frouard, Ivan Jablonka, Paul-André Rosental.

  • Populations, migrations, souveraineté : Caroline Douki, Morgane Labbé, Paul-André Rosental.

  • Protection sociale, action privée et santé publique: Yohann Aucante, Luc Berlivet, Patrice Bourdelais, Thomas Cayet, Marie-Emmanuelle Chessel, Hélène Frouard, Pap Ndiaye, Elodie Richard, Bernard Thomann.

  • Segmentations sociales, ethniques, sexuées : Luc Berlivet, Christophe Capuano, Marie-Emmanuelle Chessel, Laura Downs, Antoinette Fauve-Chamoux, Morgane Labbé, Pap Ndiaye.

Document(s) à télécharger

Ehess
CNRS

ESOPP
Centre de Recherches Historiques - EHESS
190-198 avenue de France
F-75013 Paris

Mail : esopp@ehess.fr

 

 

Illustrations :  ESOPP et CEDIAS-Musée social.

Dernière modification :
23 février 2017 08h25